Déroutant. Une coupure de rythme, un changement d'intonation, une mimique, tout l'art du comédien. ©JeanLouisFernandez
François Cluzet ©EmmanuelNo
Robert, thérapeute passionné, est persuadé d’avoir trouvé une nouvelle méthode pour aider ses patients. Radical, exalté, il se retrouve interné, et le
spectateur de se poser mille questions. Est-il fou ? Et qu’est-ce que la folie ? Entre thriller et comédie, François Cluzet installe une tension extrême, occupant la scène avec une liberté, et une présence, remarquables. Ce qui ne l’a pas empêché de se montrer totalement à l’écoute du metteur en scène Emmanuel Noblet. Ce spectacle, adapté du roman de Denis Michelis, il l’a imaginé pour le comédien.
« Il y a des romans qui sont faits pour la scène et, comme eux, des acteurs que l’on rêve de voir un jour au théâtre... J’ai pensé l’adaptation de ce texte en imaginant François Cluzet, en pensant à sa voix, ses regards et à la puissance d’incarnation de tout son corps. »
Car il en a incarné des personnages en 50 ans de scène et d’écran. Acteur fétiche de Claude Chabrol, inoubliable dans « Les Apprentis » de Pierre Salvadori, César du meilleur acteur dans « Ne le dis à personne » de Guillaume Canet en 2007, irrésistible dans « Les Petits Mouchoirs » du même Canet, sombre dans « L’Homme de la cave » de Philippe Le Guay...
Son duo avec Omar Sy dans « Intouchables » de Toledano et Nakache installe définitivement son statut d’acteur populaire et respecté pour ses engagements. Chez Cluzet, le cœur parle, toujours, avant les convenances. À l’image de son ami Jean-Pierre Bacri...
Paris Match. Qu’est-ce qui vous a convaincu de vous lancer un tel défi ?
François Cluzet. J’ai trouvé ce texte sur un type désireux d’éliminer toute nuance dans les jugements, très contemporain. Pour lui, soit vous êtes partisan, soit opposant, un discours dangereux qui rappelle furieusement une tendance actuelle. L’idée de me retrouver seul sur scène me plaisait, tout en ayant conscience de la lourdeur de l’exercice. Le réalisateur Kieslowski m’avait un jour dit « Un rôle = un acteur, pas deux ». En rencontrant Emmanuel Noblet, j’ai découvert un type puissant, intelligent. Par la suite, ses remarques se sont révélées justes et éclairantes, m’indiquant tous les sens du texte et des répliques. J’ai laissé infuser sa direction d’acteur, aidé aussi par le décor et la lumière. J’attendais depuis longtemps un texte fort. Je ne joue pas pour gagner ma vie, j’ai été trop gâté pour penser de la sorte. Là, c’est du costaud !
Emmanuel Noblet met en avant votre voix. Elle est en effet reconnaissable entre mille, capable d’exprimer la plus extrême douceur comme la colère. Votre voix est-elle une amie ?
C’est au cours de Jean-Laurent Cochet qu’une étudiante a affirmé que j’avais une très belle voix, je n’en avais pas conscience. Depuis, beaucoup de gens me reconnaissent par ce biais. Il ne faut surtout pas être amoureux de soi, le piège étant de s’admirer au point de se croire supérieur au public. Je m’adresse à tout le monde, y compris les fracassés de la vie.
En quête de reconnaissance et de succès à vos débuts, impatient, l'expérience vous a-t-elle appris, depuis, à être là où vous désirez être ?
"J'ai mis du cœur à l'ouvrage afin de prouver que j'étais fait pour ce métier. Je doutais énormément. Pourtant j'avais le bon physique pour l'époque, celui du mec en qui on pouvait se reconnaître. Mais, désirant dépasser ce statut facile, je me suis enfermé dans une attitude d'acteur provocant, ch..t, enfin bref. Là, j'ai compris que je devais y aller avec sincérité, j'étais obsédé par Jacques Brel que j'avais vu jouer au théâtre et qui donnait sans compter. En effet, j'ai dû apprendre la patience. C'est bien beau de vouloir courir directement avec un sac de 50 kg de patates sur le dos, mais pour arriver jusqu'à la ligne d'arrivée…"
Êtes-vous passé de l'enfant triste à "Un homme heureux" comme le chante si bien William Sheller ?
"Mon enfance m'a trop appris la douleur et le sentiment de rater sa vie, entre ma mère qui avait quitté le domicile et mon père dépressif. Mes rêves se résumaient simplement : aimer et devenir un acteur célèbre. J'avais tellement manqué d'amour que je rêvais d'être aimé du plus grand nombre. Il y avait aussi le désir de changer de classe sociale. Aujourd'hui, à 70 ans, je me dis que j'aurais pu faire beaucoup mieux, comme chacun, mais oui, j'ai aimé, je suis aimé, à commencer par ma femme et mes enfants, et je me sens à ma place. Bon, je reste un homme indigné, ça ne plaît pas à tout le monde."
Ce retour au théâtre, dans un rôle assez physique, exige-t-il une préparation particulière ?
"Je me pose souvent cette question, à savoir si ça vaut le coup d'être vivant. La réponse est oui, bien sûr. À 50 ans, je me suis donné les moyens de continuer. J'ai arrêté de boire, de fumer, pour être devant vous à parler forme, et pouvoir déclarer que j'ai la pêche. La pièce exige, en effet, que je soit en bonne condition. Pour le film Ne le dis à personne, Guillaume Canet m'avait demandé de courir un maximum, j'ai couru durant trois mois avant le tournage. Ici, le texte est exigeant, pour le corps et l'esprit."
J'avais tellement manqué d'amour que je rêvais d'être aimé
du plus grand nombre.
Texte d'actualité. Le manque de nuance du personnage rappelle une attitude très contemporaine. ©JeanLouisFernandez
La fureur, le doute, la malice…. Vous pouvez exprimer toutes les émotions. Qu'en est-il de l'étonnement ?
"Au tout début, après quelques semaines passées au Cours Simon, j'ai été surpris de voir les étudiants se marrer lors d'un exercice. En leur demandant la raison, ils m'ont répondu 'Tu as l'air d'être vraiment chez toi sur scène'. Pourtant, être sur scène est le contraire de l'humilité, vous attendez qu'on vous regarde. Elle s'avère cependant payante, en se situant à l'opposé de la prétention que j'exècre. Exprimer l'étonnement implique de jouer avec soi-même, je me surprends à vous surprendre, c'est très agréable car il faut accepter de perdre un peu pied."
Texte d'actualité. Le manque de nuance du personnage rappelle une attitude très contemporaine. ©JeanLouisFernandez
Qu'avez-vous appris justement de vos débuts ?
Qu'il ne faut jamais truquer. Il vaut mieux se louper. L'acteur est faillible et ne doit pas avoir peur de le montrer, c'est ce qui lui permettra d'insuffler de l'humanité à chaque personnage. Le public le comprend je pense. L'ère des héros à la Belmondo est terminée. Gérard Darmon m'a d'ailleurs raconté une anecdote amusante. Il se trouvait un jour dans le même avion que Jean-Paul. Lors de turbulences, un passager s'est levé et s'est adressé à lui : 'Monsieur Belmondo, enfin, faites quelque chose !' Quand la frontière entre l'homme et le héros de cinéma disparaît.
Quels sont vos héros ?
Des auteurs, comme Romain Gary ou Sandro Veronesi pour son livre 'Le Colibri'. La littérature m'a vraiment élevé, il n'y avait pas de livres à la maison. Des peintres et des sculpteurs aussi. Je n'ai pas l'âme d'un collectionneur mais j'ai le goût des sculptures animalières. Quand j'ai un coup de cœur je suis content, même si ma femme me dit qu'il n'y a plus de place à la maison.
Comment ne pas parler du film Intouchables et de ce succès mondial ?
Le scénario me plaisait et j'ai senti qu'il me faudrait faire preuve d'abnégation avec ce rôle, pour en ressortir enrichi humainement. Le côté comédie du film reposait beaucoup sur Omar Sy, à moi d'endoser le rôle du clown blanc. Plus je serais généreux, plus Omar serait formidable et le film réussi. Je lui ai dit : 'Si on vit cette histoire d'amitié plutôt que de la jouer, on va casser la baraque !'. Bon, le succès est au-delà de nos espérances. Ce film est une grande chance.
Quelles sont vos envies d'acteur aujourd'hui ?
Une envie de faire rire, entendre le public est un tel bonheur et l'époque le mérite. J'éprouve également le désir d'échanger à nouveau entre comédiens. Il y a tout dans l'œil de votre partenaire. Je suis très heureux d'avoir tourné une comédie avec Alexandra Lamy, Pour le plaisir de Reem Kherici, qui aborde le sujet tabou de l'orgasme féminin (sortie le 6 mai). C'est bien d'en parler. Je sais que ma mère n'a pas eu la vie qu'elle souhaitait avec mon père, tous deux allaient voir ailleurs, j'ai pu en discuter avec elle. J'aurais pu devenir aigri, or je sais ce que je dois aux femmes dans ma vie.
Encore une journée divine, les 9 et 10 mai au Centre culturel d'Uccle. Infos et billetterie : ouvrirlesportes.be